… C’est l’heure de vérité III (suite et fin ).

Je l’entends encore détacher les mots les uns après les autres.
chapelet d’ail, sec et craquant,
– C’est Chaussois qui m’a dit !
qu’il fait le gougnafié… Simplement.
Moi ! son voisin de banc !
Il savait mentir comme les blancs !
Les Saints-Jacques se tournèrent et firent de moi
un bougnoule à part entière, instantanément.
Le quarteron était des leurs, aussi blanc qu’eux.
J’eus beau protester, rien n’y fit.
Le rouge cramoisi est une couleur que je déteste, depuis.
(épilogue).
Ilunga rayonnait de son mensonge,
pas pour longtemps, pourtant;
sa mère passa à la casserole et
son nouveau beau père,
l’instituteur,
le traita, plus souvent qu’à son tour, de « petit macaque ».
. . .
Je savoure encore cette amère victoire,
coup de pied de l’âne, en somme,
du nègre blanc que je suis resté à leurs yeux…
De veaux !

. . .

. . .
(J’avais oublié de signaler que j’aime, décidément, les histoires un peu cruelles )

… C’est l’heure de vérité II (suite).


– C’était du temps du noir et blanc monsieur
– Peux-tu m’expliquer dit le prof perplexe mais flairant l’aubaine
– ben ! avant l’apparition de la couleur
Le prof ne croyant pas à son bonheur retient ses chevaux
– L’apparition de la couleur ?
– ben oui, fait Ilunga prenant quelqu’assurance,
du temps où tout était en noir et blanc…
– Ah oui, répond le prof au comble d’une extase putride montante…
Et donc les cathédrales de Monet sont peintes en noir et blanc à la base, les nymphéas aussi, nos ancêtres et Charlemagne étaient tous en noir et blanc ?
– Oui, tout est devenu en couleur avec les progrès de la photo et du cinéma fait le pauvre Ilunga ne se doutant pas du cataclysme de rires moqueurs qui va s’abattre sur lui lorsque les autres élèves, mutitude bêlante et veule, vont échanger avec le prof force regards entendus pour dire qu’eux au moins savaient…
Le professeur ne se tenant plus entame…
– Alors nos arrière grands parents étaient en noir et blanc,
enfin… A part toi je veux dire, faisant ressurgir sa vieille rancune tenace rapport à ce rapatriement chaotique en urgence de juillet ’60 à l’indépendance…
Mais il le ménage quand même en pensant à la mère du petit, splendide mulâtresse, ancienne reine de beauté qu’il a entr’aperçue deux ou trois fois lorsqu’elle venait le déposer à l’école…
Il a peut être ses chances, elle est en train de se séparer de son Jules…
Raciste peut être mais une queue dans le pantalon !
Ses parents et lui y avaient perdu veaux, vaches, maison, voiture, plantations du jour au lendemain,
la chemise sur le dos, port de Lobito, parmi d’autres coloniaux pas mieux lotis… Trololo ! il l’aurait sa revanche via cette demi-mouquère: ce serait dans les annales !
Profond.
Peu à peu l’assurance d’Ilunga perdait en stabilité, se rendant compte que l’homme préhistorique n’avait pu être en noir et blanc vu que la photo n’existait pas en ce temps là et que donc la couleur existait peut être déjà avant la photo…
Que le monde était déjà en couleur.
Va savoir !
Saloperie ! ça changeait tout…
Il était engagé maintenant,
somnambule de son ignorance
dans ce faux-mensonge debout;
éveillé… Malheureusement.
C’est alors que lui vint une idée lumineuse à l’Ilunga…

(à suivre ).

… C’est l’heure de vérité I


ça se passait dans une petite école communale à Schaerbeek début des années ’70…
Lors d’un court passage en Belgique.
Ilunga était le seul noir de la la classe…
Enfin ! quarteron pour être plus précis,
par sa mère.
J’étais son voisin de banc, et, arrivé en retard dans l’année scolaire l’instituteur avait jugé bon de nous mettre ensemble vu que j’étais en transit entre Congo et Cameroun.
Les créoles et les couleurs ça va ensemble: du haut de mes douze ans, j’avais flairé tout de suite le raciste rentré chez cet homme là…
De plus Ilunga était trois fois plus Belge que moi : lui était né en Belgique et y avait toujours vécu.
Moi j’étais le black dans le fond…
Black à part,
avec mes douze ans dans la savane à crapahuter après les singes!
… Là, c’était l’heure de vérité, bras croisés sur le pupitre,
le professeur demande à la classe de quand date, plus ou moins, le document qu’il montre sur l’estrade, « le couronnement de Napoléon » par David si mes souvenirs sont bons.
Un maximum de rouges, blancs et ors.
(le peintre avait dû avoir un prix sur les tubes,
pas possible autrement ).
… Silence inspiré des chères petites têtes qui s’intéressent très fort,
et de plus en plus,
à des particules invisibles, posées sur le bois du banc d’étude…
Des toutes-toutes petites choses sans importances
c’est fou ce qu’il y en a un nombre incalculable,
de ces choses là,
dans ces moments précis:
des particules élémentaires en somme !
Un oeil de veau au fond d’une coquille Saint Jacques entr’ouverte serait plus expressif…
Devant ce silence, le professeur réitère sa question :
– De quand date cette image ?…
Personne ne veut répondre ?
(en scandant les syllabes )
je vais désigner au hasard dit-il, laissant planer son regard sur les yeux de veau de plus en plus attentifs à ces animalcules décidément curieux,
forts curieux,
invisibles je vous dis
mais qui sont là,
l’oeil en pleure.
La Saint Jacques suinte sa peur liquide
C’est alors que son regard s’arrête sur son souffre douleur favori
Ilunga ?… Tu n’as pas une idée de la date ?
Ilunga ne bronche pas
il insulte silencieusement sa « particule élémentaire » comme un damné…
Cette chierie ne l’a pas protégé de l’oeil de lynx du prof…
Il devra trouver un autre exorcisme la prochaine fois qu’il y a une interro orale, au pied levé…
Ilunga, debout !… Répond à la question,
je ne vais pas te « mâââ’ger » fait-il avec l’accent,
comme pour le mettre à l’aise,
vieux reste d’un passé colonial discutable.
Dépliage de l’Ilunga, il était grand, le bougre, pour son âge.
. . .
Mais je vois l’heure qui tourne, il faut que j’y aille…
(à suivre ).
. . .

L’odeur de la fève tonka.

Les vases communiquants.
« Pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait de nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les Vases Communicants, à l’initiative de François Bon.

Aujourd’hui, j’écris chez Anna de Sandre sur son blog Biffures chroniques ,
et j’accueille son texte ici.
. . .
L’odeur de la fève tonka

J’évite la rue de la Chouette, où une vieille gosse tire en laisse un singe soyeux recousu derrière les deux oreilles. On peut l’appeler Lola, Anne-Charlotte ou pourquoi pas Mama Bouba. Son nom, son âge, elle ne s’en souvient pas depuis les Nuits des Gros Couteaux.

Elle a cassé la branche d’une famille où ça vit des mille et des cents, où ça oublie de crever et de léguer de la poudre sèche sur les pistes de glace, du zig-zag dans la course d’un monarchiste en fuite et des nuances dans le sifflet d’un mockingbird.

Elle dit pour ne pas perdre la face – après avoir déjà perdu la tête – qu’elle veut créer un autre espace Schengen, un tout petit qui respirera par des artères serrées entre les pierres des bâtiments où elle mettra de chaque côté un bar à soupe et un bar à eau, le premier Zanzi et le deuxième Cinna.

Sur sa chair ferme au grain déjà putrescible, il y a l’odeur de la fève tonka, cuite aux rayons de mille soleils.

Mille révolutions d’un astre faiblard, empêché par les arbres plantés un peu tôt de brunir sa peau, par la fenêtre de son bureau sur lequel elle gratte (il est au fond du couloir la dernière porte à droite)

Je sais que les hommes et les garçons de son ancienne maison ont tiré fort sur un drap grossier. Tous les gars de cette capitainerie suaient dessus, devant la bâtisse où elle avait passé une dernière nuit dans le faible, l’obscur et l’humide à écrire pour ne plus sentir l’odeur poisser entre les douches et les linges propres, et à tirer des lignes au stylo à défaut d’être de la lignée.

Se reconnaître par le choix d’un nom de plume, collée pleine de merde encore au cul de l’œuf d’où elle voulait sortir pour naître légale, oui légitime et officielle, et qui sait peut-être par la presse d’un imprimeur.

Tu pues, bâtarde ! (elle le savait).

La senteur de vanille était des armoiries d’une étrangère et son faux père, ses faux oncles et ses faux frères jouaient pour une nuit à passer avec elle, jouaient à reculons les poings serrés sur ce foutu drap pour gagner et l’emporter, faire un trophée de son amande et puis cracher sur son visage.

Les rares fois où je la vois, je baisse les yeux et presse le pas, car je n’ai rien fait pour qu’entre la lumière dans ces nuitées et dans son con déchiré.

Je la voulais tant moi sa bâtisse, ils m’ont dit Tu te tais (j’étais en bas), on te la vend et on disparaît.

Une fois je l’ai croisée dans cette rue de la Chouette, où (je ne sais plus qui me l’a dit) elle rêve sur ses commerces en comptant avec ses pas. En me pressant à sa hauteur, j’ai coulé un bref regard et j’ai vu ses narines frémir, parce que moi aussi, je sens la fève tonka.
. . .
(Anna de Sandre, Biffures chroniques ).
. . .
Voici la liste des autres participants à ces échanges de mars :
Luc Lamy & Anna de Sandre

Mariane Jaeglé & Gilles Bertin

Eric Dubois & Patricia Laranco

lignes électriques & chroniques d’une avatar

Christophe Sanchez & Yzabel

futiles et graves & Kill that Marquise

Christine Jeanney & Arnaud Maïsetti

Michel Brosseau & Juliette Mezenc

Frédérique Martin & Denis Sigur

Pierre Ménard & Anne Savelli

Juliette Zara & Kouki Rossi

Nathanaël Gobenceaux & Jean Prod’hom

Florence Noël & Lambert Savigneux

Hublots & Petite racine

Pendant le week-end & quelque(s) chose(s)

François Bon & commettre

RV.Jeanney & Paumée

Anita Navarrete Berbel & Anna Angeles

… Bonne découverte.

Eclipse.



Eclipse de stores au fond du miroir de mon café.

« Page précédentePage suivante »