A l’acmé de l’adolescence.


La dame d’en face avait une grâce
à nulle autre pareille.
Je rêvais de l’aborder un jour.

Qui va piano…


Des trois je préfère la seconde à la première;
la troisième est trop nette.
Celle du milieu porte tout.
Il y a du Degas là dedans.
Quoique! la première…
Avec ce bras se terminant en virgule
et ce visage de trois-quart légèrement penché.

(extrait de « La Leçon de Piano  » de J. Campion).

« Ouais dans tes rêves… » Ou l’ogre II.

Ladies and gentlemen, I present you Koukiii!!!
(tonnerre d’aplause, brouhaha et bruits de gens en standing ovation, entrée un peu gênée de la kouki en question toute occupée à ne pas se prendre les pieds dans sa robe longue qui lui sied à merveille: elle a décidément le triomphe modeste.)

L’ogre II
Il se veut amène et plaisant, presque courtois. Il charme l’enfant de son intelligence serpentine, et lui assène ses vérités, écrase du plat du pied sa pâle opposition.
Humant le courant contre, il enfle, et sa langue blême crache déjà le feu comme aux jeux du cirque.
Ses pognes aux allures molles lui pendent le long du corps trapu, apprêtées au combat ou au jour du cochon.
Il a raison. C’est ce qu’il veut qu’on entende. Elle doit entendre sa raison insane.
Debout massif, pieds largeur du bassin, deux grosses quenouilles aux manches retroussées touchant à peine les hanches carrées, il lance fermement sa riposte programmée, étudiant son effet humiliant sur l’enfant qui doit lui faire face.
Les yeux délogés et rougis, il guette les soubresauts de son animal, et selon, attend qu’un impact lui percute l’inconscience. User de ses mains arrive sans y réfléchir, un réflexe, un déclenchement, un instinct, son crime perpétuel toujours innocenté.
Dans sa réalité, cette enfant est sa coulpe et désignée pour l’absoudre.
Le cidre âpre de midi lui a rincé généreusement le gosier, et comme chaque jour alors, il se sent fort du double, son faciès se musclant çà ou là à tressaillir des rictus qu’on croirait pour de rire. Elle sait qu’il n’en est rien, combien çà prend tournure bistre, et qu’il est dorénavant aveugle dans une lutte contre sa mort intérieure, jouée au bras de fer.
Embarqué corps et âme dans les rouages implacables de son ire antique, elle ne peut échapper à ses dangers. Le cerveau aspiré vers le fond de sa carcasse, là où se terre la colossale rage, elle connaît l’ endroit dégringolé où il lui faudra aimer le monstre pour qu’il l’épargne.
La Petite joue les poupées russes, empilée et multiple, le visage sans trop d’expression marquée, s’inclinant vers un humble sourire. Rendue muette pour ne pas ameuter de plus belle la part sauvage, elle bâillonne sa peur comme elle le peut.
Bilieuse et aguichante, cette dernière lui fait voir rouge, et dégonde sa violence. Imperceptible, prie-t-elle le divin s’il en est, le coin gauche de sa lèvre du dessous tremble, convulsif.
L’Autre, grimpé trois tons plus haut dans une transe dévergondée, vide son barillet de cartouches sonores fielleuses, le regard habité d’un homme entrain de jouir.
Concentré sur sa mire transperçant loin derrière elle, de ses mots il sévit, encore immobile, au delà du papier de la chair ou du marbre, en pays de possédés.
Cela ne tient qu’à un fil.

(texte de Kouki Rossi).
Si vous voulez lire les trois autres épisodes de cette saga de l’ogre ils sont ici:
L’ogre I
L’ogre II (vous venez de le lire).
L’ogre III
L’ogre IV (et fin)
* * *
Je me disais que j’allais faire un court intro pour présenter ce texte
mais voyant le nombre de signes, je me suis dirigé vers le postface.
avant que de mettre l’image sur  »l’ogre II »
je l’ai filée à kouki dont le texte précède…
Voulant remplacer la sienne
(très bien du reste!)
j’avais d’abord pensé à plus sombre.
Et puis celle ci s’est imposée avec cette gamine qui toise bizzarement le spectateur…
Il s’agit en fait de la dernière image de la deuxième saison de « Life on Mars ».
(Non je n’ai pas raconté la fin!)
Il faut savoir que la fille en rouge revient en leitmotiv dans les (pires) cauchemars du personnage principal (pendant son coma, en fait: inspecteur en 2006 à Londres, il est renversé par un chauffard et emmené d’urgence à l’hopital… Mais se réveille en 1973.
Bien sûr il EST dans le coma, mais l’adrénaline et le cerveau, visiblement continuent de fonctionner durant sa catalepsie et de partir en sucette).
Cette gamine étrange sert de messagère entre le monde de 2006 et celui de 1973…
C’est une série anglaise ‘achement bien fichue qui vaut son pesant de cacahuète…
Dont les Américains ont déjà fait le remake avec Havey Keitel
(seule raison pour laquelle je pourrais comparer un jour)
Moi, l’anglaise, elle me plaît bien: il n’y a pas un seul acteur beau, ils ont tous des peaux blanches de British un peu roux, bagarreurs, buveurs, bas de plafonds juste ce qu’il faut et s’expriment dans un anglais approximatif de banlieue.
Les costumes sont terriblement ringards avec ces pat’d’eph’ improbables (mais pas trop),
les chemises cintrées à motifs et cols « pelle à tarte », les vestes de cuir étriquées et les voitures au couleurs pistache ou rose… La reconstitution des années ’70 est on ne peut plus réussie dans le mauvais goût.
Comment a-t-on pu se fringuer comme çà?

Dis, elle est superbe ta robe Kouki:
pas du tout ce que je viens de décrire.
Tu fais quelque chose après le vernissage?

Six mois de ma vie pour avoir ses yeux vingt quatre heures!

Quoi de plus naturel que de prendre, pour illustrer mon propos, un « verre » de Roland Jadinon?…
Quel meilleur pastel pourrait mettre de la couleur dans cette grisaille et servir ce texte de Ponge?
(oui, Ponge, encore, je sais!)
Evidemment que Roland s’en est inspiré par la suite et avec quel bonheur!
autant de verres d’eau que d’instants d’observation, de contemplation.
Le temps s’arrête, l’eau étale dedans le récipient livre le secret des couleurs qui s’y réfléchissent:
à force de silence dans le regard,
l’espace dans lequel on se trouve se concentre tout entier dans ce microcosme transparent, cette « boule à neige » immobile.
.

(Roland Jadinon, avril 2000).
.
Le verre d’eau
.
Le mot V E R R E D ’ E A U serait en quelque façon adéquat à l’objet qu’il désigne…
Commençant par un v, finissant par un u, les deux seules lettres en forme de vase
ou de verre.
Par ailleurs, j’aime assez que dans V E R R E, après la forme (donnée par le V), soit donnée la matière par les deux syllabes E R R E, parfaitement symétriques comme si, placées de part et d’autre de la paroi du verre, l’une à l’intérieur, l’autre à l’extérieur, elles se reflétaient l’une en l’autre.
Le fait que la voyelle utilisée soit la plus muette, la plus grise, le E, fait également très adéquat.
Enfin, quant à la consonne utilisée, le R, le roulement produit par son redoublement
est excellent aussi, car il semble qu’il suffirait de prononcer très fort ou très intensément le mot V E R R E en présence de l’objet qu’il désigne pour que, la matière de l’objet violemment secouée par les vibrations de la voix prononçant son nom, l’objet lui-même vole en éclats. (Ce qui rendrait bien compte d’une des principales propriétés du verre : sa fragilité.)
Ce n’est pas tout.
Dans V E R R E D ’ E A U, après V E R R E (et ce que je viens d’en dire) il y a E A U. Eh bien, E A U à cette place est très bien aussi : à cause d’abord des voyelles qui le forment. Dont la première, le E, venant après celui répété qui est dans V E R R E, rend bien compte de la parenté de matière entre le contenant et le contenu, – et la seconde, le A (le fait aussi que comme dans OE I L il y ait là diphtongue suivie d’une troisième voyelle) – rend compte de l’oeil que la présence de l’eau donne au verre qu’elle emplit (l’oeil, ici, au sens de lustre mouvant, de poli mouvant). Enfin, après le côté suspendu du mot V E R R E (convenant bien au verre vide), le côté lourd, pesant sur le sol, du mot E A U fait s’asseoir le verre et rend compte de l’accroissement de poids (et d’intérêt) du verre empli d’eau. J’ai donné mes louanges à la forme du u.

(Francis Ponge, Le Grand Recueil)

.
Ceux qui voudraient en savoir plus sur ce grand modeste qu’est Roland peuvent aller voir aux pages 12,13 et 14 de cette interview recueillie par un collègue.
« … Précision du regard, jeu
de tensions chromatiques,
sensualité de la matière,
générosité dans la recherche,
il souligne ce que nous ne
parvenons plus à voir dans
notre environnement quotidien».

Carte postale d’Honoluluc.


En attendant j’ai reçu ce matin
par Pony Express
cette image qui,
lorsqu’on la manipule,
fait croire qu’elle bouge
On s’y croirait non?

Le texte au dos dit:
« Honoluluc, 02. 01.’10
L’eau est aqua velva et la cîme des palmiers écrivent ton prénom dans le ciel.
Un paquebot de baisers sur un océan de tendresse! »

… Et c’est signé « Rididine »
… Je ne connais pas de « Rididine »!
(ou alors il y a longtemps!)
c’est alors qu’en lisant l’adresse
à l’encre mauve
au bas du cachet,
à côté de l’empreinte d’une bouche
j’ai vu que le facteur s’était trompé.
C’est à mon voisin de palier que ce billet doux s’adressait
Il s’appelle Jean-Balthazar B.
… Z’en ont du boulot les palmiers!

Aux abords de la rentrée, il y a des gens qui ont le chic
pour vous rappeler qu’ils sont en vacances, eux.
Je trouve le procédé insupportable.

J’ai de vagues souvenirs d’Honoluluc
Je planche la dessus en ce moment.
(de l’encre mauve! a-t-on idée?)

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